Filles de rues de Bamako, survivre au prix de leur santé

Elles font partie de ces jeunes filles, souvent en rupture familiale, qui se retrouvent livrées à elles-mêmes dans les rues de Bamako. Elles basculent parfois dans des maternités précoces et des grossesses non désirées. Leurs histoires témoignent d’une méconnaissance des méthodes de contraception.
C’est dans cet environnement que Samusocial va à leur rencontre chaque soir. Il est 20h, ce 25 août 2026, quand l’équipe se prépare à attaquer la sortie nocturne, direction l’auto-gare de Bamako. Dès notre arrivée, l’atmosphère change. Des jeunes filles habillées en mini-jupe, des garçons accrochés aux épaules, d’autres filles étalant leurs nattes en pleine rue près des ordures, parfois un enfant au bras. Certaines se dirigent vers l’équipe.
L’éducatrice les rassemble pour une causerie de sensibilisation ; prendre des nouvelles de chacune, pendant que l’infirmière, restée dans la clinique mobile, commence les consultations tout en distribuant des moustiquaires. Un peu plus tard, un agent d’Arcad Santé Plus rejoint l’équipe pour le dépistage du VIH.
« Si j’avais été informée, je ne serais pas enceinte aujourd’hui »
Parmi elles, une jeune fille de 19 ans. Habillée d’un pagne, assise et attendant d’être prise en charge raconte sous assistance de l’equipe le style de vie qui l’a menée jusqu’ici. Venue de Yanfolila pour chercher du travail et fuir la précarité, elle s’est d’abord retrouvée employée dans un maquis de la capitale. C’est là que sa vie a basculé : tombée enceinte du propriétaire de l’établissement, elle s’est rapidement retrouvée délaissée et livrée à elle-même.
N’ayant nulle part où aller, la rue est devenue son seul refuge, et la prostitution son unique moyen de subsistance « Si j’étais informée sur les méthodes contraceptives, je ne serais pas enceinte aujourd’hui », confie-t-elle avec amertume. « Je ne connaissais rien en matière de santé sexuelle, Je ne pouvais pas me nettoyer correctement, ni comment me protéger pour éviter les IST ni même gérer mes menstruations » affirme-t-elle.
Le prix varie « avec » ou « sans » le préservatif
Son histoire n’est pas un cas isolé, une autre jeune fille, que je nomme ici AD, livre un témoignage similaire sur l’ignorance dans laquelle ces adolescentes sont abandonnées face à leur corps. « J’étais aide-ménagère chez une dame, j’ai eu une grossesse et ma patronne m’a chassée. N’ayant nulle part où aller, je me suis adonnée à la prostitution, et j’ai pris goût à la rue » raconte AD.
Elle y vit depuis maintenant quatre ans, piégée par un engrenage économique et une absence d’éducation sexuelle : « Je ne savais pas qu’il y avait un moyen d’éviter des grossesses in désirés, j’ai quitté le village sans avoir reçu de communication sexuelle et ma patronne aussi ne m’en a jamais parlé » a ajouté AD en s’exprimant étant triste.
« On gagne moins d’argent en utilisant le préservatif, donc pour gagner plus, je ne l’utilise pas » Chose qui les expose. « Quand, j’ai eu des infections, on s’entraine pour les traiter avec les moyens de bord » conclut AD.
Grossesse non désiré, VIH…, multiple vulnérabilité
Une adolescente étant même à nouveau enceinte fait son entée dans la clinique mobile tenant son bébé soufrant. Puis s’adresse à l’infirmière : « Mon enfant est malade et je ressens des irritations au niveau de mes parties intimes » affirme-t-elle.
En effet, cette scène démontre assez l’ampleur des grossesses précoces et non désirés. C’est ainsi que chacune vient à son tour pour exprimer ses besoins et faire son test au VIH auprès de l’agent d’Arcad Santé Plus.
Ainsi, « Les infections sexuellement transmissibles, les grossesses précoces et non désirées, les hépatites virales et le VIH sont les principaux problèmes de santé auxquels ces filles sont confrontées » confirme Dr Moussa Sidibé, coordinateur du centre Arcad Santé Plus des halles de Bamako.
La rue, un refuge mais pas un choix
Après l’auto-gare, l’équipe rejoint un autre site où nous avons croisé d’autres filles et des hommes qui rôdent. Ici, l’atmosphère sent la négociation pour le sexe avec des mineures. MC, une jeune fille y raconte son basculement précoce : « Cela fait trois ans que je vis dans la rue. J’ai commencé à fumer avec une amie dès mon plus jeune âge. Chose qui m’a poussé à quitter la maison » explique MC.
Elles sont souvent victime de viol et d’abus sexuel : « Certaines d’entre nous tombent enceinte n’ayant pas d’informations sur l’accès aux méthodes de contraception » regrette MC.
Un phénomène documenté, chiffré et suivi par les ONG
Dr Yacouba Togola, responsable médical du Samusocial Mali ,une organisation qui intervient auprès des enfants et jeunes en situation de rue , pose d’abord le constat économique : « Un rapport sexuel sans préservatif est trois fois mieux rémunéré qu’avec préservatif. » ce qui expose beaucoup les filles .
De janvier à juin 2026, « Nous avons rencontré et accompagné sur le plan médical 400 filles en situation de rue parmi elles, 59 filles-mères ayant accouché dans la rue » déclare Dr TOGOLA
Du côté de Arcad Santé Plus, Dr Moussa Sidibé, affirme que leur structure suit 2 000 filles en situation de rue, réparties entre professionnelles du sexe et jeunes en situation de précarité.
Prise en charge
Lors des sorties nocturnes de SamuSocial, quand une fille enceinte est identifiée, l’équipe la sensibilise à l’importance du suivi prénatal et l’accompagne jusqu’à l’accouchement « mais certaines n’acceptent pas l’aide et préfèrent continuer la prostitution malgré leur état » s’inquiète Dr TOGOLA.
SamuSocial articule un volet médical et un volet psychosocial pour les entretiens, suivis post-retour. « Pour ces filles, le seul moyen de survie est la prostitution, ce qui les expose en permanence à des germes pouvant entraîner des infections sexuellement transmissibles », résume-t-il.
Par ailleurs, victimes de violences et d’abus sexuels, certaines filles sont orientées vers les « One Stop Centers » pour une prise en charge globale (juridique, médicale, psychosociale). L’absence de soutien familial motive Samusocial à proposer un hébergement afin de renouer le contact avec les familles. La structure accompagne également les filles volontaires jusqu’à l’adoption d’une méthode contraceptive.
Pour sa part, « Arcad Santé Plus offre de services de planification familiale et contraception selon la volonté de chacune, en cohérence avec les directives nationales qui autorisent désormais l’accès dès 15 ans » a ajouté Dr SIDIBE.
En plus, le CESAC de Bamako complète ce dispositif en partenariat avec le Samusocial « nous faisons la prise en charge des IST, des grossesses non désirées et activités de sensibilisation menées directement dans les bars et maisons closes » explique Dr Zoumana Diarra, le directeur du centre.
Les chiffres nationaux et l’angle mort des politiques publiques
Selon Track20 (données 2024), le Mali enregistre 688 012 utilisatrices additionnelles de contraception moderne, 390 000 grossesses non désirées évitées et 1 200 décès maternels évités des avancées portées par l’engagement national et la dynamique régionale du Partenariat de Ouagadougou.
Selon EDSM-VII, le taux de prévalence contraceptive demeure faible : 22 % des femmes de 15 à 49 ans en union utilisent une méthode de contraception, contre 41 % chez les femmes sexuellement actives non mariées. Un écart attribué au faible niveau d’instruction des femmes rurales, aux résistances socioculturelles et religieuses, à la faible implication des hommes et à l’insuffisance des ressources. Alors que le Plan d’Action National Budgétisé (PANB) 2025-2029 fixe pour objectif de faire passer la prévalence de 21 % à 30 % d’ici 2029.
Pour conclure, Edouard Keita, président du conseil d’administration de L’AMPPF « ces filles très vulnérables nécessitent une approche ciblée, aller-vers ». Il rappelle que « si la prévalence contraceptive moderne réelle stagne à 21 % (EDSM-VI), le nouveau Plan National Budgétisé vise 30 % à l’horizon 2029 ».
M. KEITA propose trois priorités à savoir : le renforcement des cliniques mobiles, la consolidation des partenariats locaux et l’élargissement du paquet de services (contraception, VIH/IST, santé menstruelle, accompagnement psychosocial).
Article produit par Aminata Djibo pour TSCom



