Enfants déplacés à Bamako : des droits fondamentaux mis à mal

Sur les 414 524 personnes déplacées internes recensées au Mali, 58 % sont des enfants, selon la Direction nationale du développement social. Face à des conditions de vie précaires, un grand nombre de ces mineurs travaillent pour subvenir à leurs besoins, compromettant l’exercice de leurs droits à l’éducation, la protection, la santé et un niveau de vie décent.
Il est 7 heures au feu tricolore de Daoudabougou, près de l’ambassade d’Algérie. À une heure où chaque enfant devrait être à l’école, deux garçons, tee-shirts déchirés et couverts de charbon, se faufilent entre les voitures pour demander quelques francs afin de s’offrir un petit-déjeuner. L’un porte un sac rempli de ferrailles, l’autre transporte des sachets ramassés dans les fossés, destinés à être revendus pour aider sa mère. Quelques minutes plus tard, ils prennent la direction du site de Faladié, leur lieu de refuge.
Cette scène, loin d’être isolée, illustre une réalité quotidienne pour de nombreux enfants déplacés, contraints de faire l’école buissonnière au profit d’activités de survie. De plus en plus d’entre eux s’engagent dans de petites activités génératrices de revenus pour soutenir leurs familles.
Vivre sur le site de Faladié
Au-delà de la rue, les conditions de vie sur les sites de déplacement prolongent et aggravent cette précarité. Le site de Faladié, en Commune VI du District de Bamako, est le plus grand de la capitale. L’atmosphère y semble calme, mais l’environnement est corrompu : sachets d’eau vides, bidons vides et débris de verre jonchent le sol par endroits, exposant les enfants aux maladies.
Dans ce cadre insalubre, les enfants développent très tôt des stratégies de survie. Fatoumata Traoré (nom d’emprunt), 10 ans, assise par terre, tire et trie des sachets plastiques qu’elle revend entre 125 et 150 FCFA le kilo. À quelques mètres, Linga Cissé (nom d’emprunt), à peu près du même âge, fouille les déchets à la recherche de fer, qu’elle vend ensuite pour acheter des condiments.
« Ma famille manque de céréales », souligne-t-elle, sereine. Face à ce problème, elle sèche les cours dispensés sur le site pour aller, avec ses amis, chercher à manger et en ramener à la maison. Le droit à l’éducation, pourtant reconnu, se heurte ainsi à la priorité de la survie, où manger devient plus urgent qu’apprendre.

Le défi de l’alimentation
Malgré ces conditions précaires, les familles tentent de retrouver un semblant de normalité. Les mères, résignées mais déterminées, insistent sur l’importance de l’éducation, même si la réalité économique rattrape souvent ces aspirations.
Une mère de sept enfants, restée anonyme, vit sur le site depuis six ans. Son aîné de 13 ans travaille pour subvenir aux besoins de la famille, tandis que les plus jeunes vont à l’école. « Chaque fois, je les chasse pour rejoindre les bancs, mais ils préfèrent suivre leurs aînés à la recherche du pain quotidien », déplore-t-elle, venue de Mopti.
Oumou Diané, arrivée de Gao il y a quatre ans, affirme que ni l’accès à l’éducation pour ses trois enfants ni l’obtention de documents n’ont posé problème sur ce site. Selon elle, l’alimentation reste le principal défi.
Dangers et violences au quotidien
Cette quête de nourriture expose les enfants à des dangers dans la circulation. Les filles peuvent être victimes d’attouchements et d’autres formes de violences. Cette insécurité constante affecte non seulement leur intégrité physique, mais aussi leur bien-être psychologique.
Amadou Tamboura, professeur volontaire sur le site depuis sept ans, témoigne : « Chaque matin, les enfants doivent d’abord chercher de quoi manger avant de venir étudier. Je les attends en classe pour leur enseigner le peu possible. Je ne peux pas leur en vouloir, les conditions l’exigent. Comme on dit, ventre affamé n’a point d’oreille ».
Il rapporte aussi des accidents : « Même avant-hier, deux enfants se sont gravement blessés en partant chercher des ordures, le sang coulait énormément ». Ses propos traduisent l’écart entre les efforts éducatifs et la réalité des conditions de vie qui freinent toute stabilité.
La réponse des autorités
Face à cette situation, les autorités mettent en place des dispositifs pour garantir certains droits, même si leur effectivité reste limitée par les conditions du terrain. Sur les 414 524 personnes déplacées internes recensées au Mali, 58 % sont des enfants, dont 6 070 déplacés, majoritairement mineurs à Bamako, selon la Direction nationale du développement social.
Selon Abdramane Gnama Togora, coordinateur national des sites de déplacés internes à la Direction nationale du développement social, le gouvernement assure l’enregistrement biométrique des enfants ainsi que leur accès gratuit aux services sociaux, notamment l’éducation et les soins de santé, pour une durée de trois ans. « Même sans documents d’état civil, les enfants peuvent être inscrits à l’école sur simple déclaration, avant d’être régularisés ultérieurement », explique-t-il.
Parmi les initiatives prévues cette année : l’accueil des déplacés dans les régions par des organisations communautaires, la mise en place d’un registre social unifié et des campagnes de distribution de vivres par le Commissariat à la sécurité alimentaire.
Des acteurs humanitaires mobilisés
L’ampleur des besoins mobilise de nombreuses organisations. L’Association malienne pour la solidarité et le développement (Amsode) met en œuvre 13 projets humanitaires en faveur des déplacés, couvrant la protection, l’éducation, la sécurité alimentaire, la santé, l’eau et l’assainissement. Selon son président, Moussa Abba Diallo, plus de 15 780 ménages déplacés, dont une majorité avec des enfants, ont bénéficié de kits non alimentaires et d’un accès à l’eau potable. « 18 935 enfants ont été accompagnés dans le système éducatif et 12 750 ont reçu des soins de santé de base », précise-t-il. L’ONG développe aussi le Direct Sponsorship Program (DSP), un mécanisme de parrainage destiné à mobiliser des ressources pour les enfants vulnérables.
Depuis 2020, l’Association pour le développement et l’appui aux communautés (ADAC), en partenariat avec Terre des hommes Suisse, soutient également les enfants déplacés sur les sites de Faladié et Sénou, à travers des comités de protection, des clubs d’enfants et la formation de leaders communautaires et de « mères protectrices ».
D’autres financements, dans le cadre du programme « Urgence Éducation – Mali », portent sur la réhabilitation et la construction de salles de classe et de latrines dans deux établissements scolaires, la dotation de fournitures scolaires pour 500 enfants déplacés internes, et un projet de protection des enfants et jeunes déplacés face aux violences domestiques et basées sur le genre dans quatre sites d’accueil de Bamako (Faladié, Sénou, Niamana et Mabilé).
Un cadre juridique en décalage avec la réalité
Sur le plan institutionnel, le Mali a ratifié en 2012 la Convention de Kampala de l’Union africaine pour la protection et l’assistance aux personnes déplacées internes. Le gouvernement, en collaboration avec les agences des Nations unies, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), les ONG et les collectivités locales, œuvre au renforcement des mécanismes de protection. Les acteurs de la société civile estiment toutefois que ces efforts doivent être renforcés pour répondre à la réalité vécue par les enfants.
La Coalition malienne pour les droits de l’enfant (Comade), qui regroupe 148 structures, insiste sur la nécessité de garantir la sécurité pour assurer la protection des enfants. Son président, Antoine Akplogan, plaide pour la digitalisation des actes d’état civil, la réouverture des écoles, la création de centres d’accueil et le développement d’alternatives à la détention des mineurs.
« Tous les quatre ans, l’État présente un rapport aux Nations unies. De notre côté, nous produisons un rapport complémentaire reflétant la réalité vécue par les enfants », explique-t-il, évoquant 14 recommandations formulées pour améliorer la situation. Il souligne aussi l’urgence de renforcer le cadre juridique : « En 2002, le Mali était en avance en matière de protection de l’enfant, mais les textes sont aujourd’hui obsolètes. Leur relecture, en cours depuis sept ans, doit être accélérée ».
Une hausse alarmante des violations
Malgré ces engagements, la situation sur le terrain reste préoccupante en raison de crises multiples. Selon le rapport du Secrétaire général des Nations unies sur les enfants et les conflits armés au Mali, publié le 17 juin 2025, le nombre d’enfants victimes de violations graves a diminué de 24 % entre 2023 et 2024. Toutefois, 4 852 enfants ont subi des violations entre janvier et juin 2025, soit une hausse de 158 % par rapport à la même période en 2024, dont 75 % liées aux déplacements forcés.
À ces facteurs sécuritaires s’ajoutent les chocs climatiques : les inondations ont affecté près de 165 000 enfants en 2024, et la fermeture de plus de 2 026 écoles pour cause d’insécurité a laissé 610 800 enfants hors du système scolaire.
Le UNHCR continue d’appuyer le gouvernement malien dans le renforcement des cadres juridiques et des capacités de protection, tout en plaidant pour une meilleure application de la Convention de Kampala, qui impose aux États des obligations pour prévenir les déplacements forcés, protéger les déplacés et trouver des solutions durables.
Mais tant que ces engagements resteront fragiles face à la réalité du terrain, pour Fatoumata Traoré, Linga Cissé et des milliers d’autres enfants, survivre continuera de primer sur vivre, et leurs droits fondamentaux resteront une promesse encore trop lointaine.
Au Mali, plus de 50 % des personnes ayant besoin d’aide humanitaire sont des enfants, a déclaré Pierre Ngom, représentant du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) au Mali, lors d’une mise à jour au groupe des donateurs humanitaires sur l’appel humanitaire de son organisation au Mali en 2024. « Travailler avec le gouvernement et les communautés pour leur fournir des services d’éducation, de santé et de protection adéquats est la bonne chose à faire, malgré le contexte difficile. Il est temps d’agir maintenant », a-t-il conclu.
Aminata Djibo
Impacts psychologiques du déplacement sur les enfants
Derrière le déplacement, il y a des enfances brisées. Exposés aux violences et parfois aux abus, les enfants déplacés portent des traumatismes lourds. « Troubles du sommeil, cauchemars, repli sur soi, perte de concentration… certains développent même des états dépressifs ou un stress post-traumatique », explique Alassane Mahamar Maïga, médecin ayant travaillé à Bourem entre 2023 et 2026 sur un projet d’assistance en santé mentale et de protection de l’enfance.
Pour y répondre, des espaces sûrs et des activités récréatives sont mis en place. Plus de 7 500 enfants ont déjà bénéficié d’un soutien psychosocial, selon le président de l’Amsode, Moussa Abba Diallo, contribuant à reconstruire peu à peu leur équilibre émotionnel.
UNICEF Mali : priorité aux enfants vulnérables
Face à une crise touchant 7,1 millions de personnes, l’Unicef aligne ses actions sur la Vision Mali 2063 et la stratégie 2024-2033 pour renforcer la résilience des populations.
Vaccination de 696 000 enfants, soutien à 57 000 ménages, accès à l’éducation pour 14 000 adolescents : l’organisation mise sur des interventions concrètes pour protéger les enfants, qui représentent 58 % des déplacés, malgré des besoins toujours croissants.


