Santé Sexuelle et Reproductive, Aides ménagères sous le poids du silence

À Bamako et dans sa périphérie, de jeunes aides ménagères affrontent leurs premières règles, leurs douleurs et leurs inquiétudes dans l’isolement. Entre tabous, journées de travail prolongées et difficultés d’accès à l’information, leurs besoins en santé sexuelle et reproductive restent souvent ignorés. Leurs témoignages appellent à une sensibilisation qui entre enfin dans les concessions.
Oumou avait à peine treize ans lorsqu’elle a quitté son village, dans la région de San, pour travailler comme aide-ménagère à Kalaban-Coro. Venue contribuer aux besoins de sa famille, elle découvre la vie en ville loin de ses proches. Un mois après son arrivée, ses premières règles la prennent au dépourvu. Elle ne sait ni comment les gérer ni à qui demander conseil.
« Je n’avais pas les mots pour en parler, ni les moyens d’acheter des protections adaptées. J’ai improvisé avec des morceaux de tissu inadaptés », raconte-t-elle.
Oumou évoque ensuite des problèmes de santé et, après son mariage, des difficultés à concevoir. « Après une année dans ces conditions, je suis retournée au village pour mon mariage. Une autre année plus tard, je n’arrivais pas à tomber enceinte. Aujourd’hui, je suis encore en ville pour le traitement », déplore-t-elle. Son témoignage ne permet toutefois d’établir ni un diagnostic d’infertilité ni un lien médical entre ses difficultés à concevoir et ses conditions d’hygiène menstruelle.
Son parcours révèle surtout une solitude : celle d’une adolescente confrontée aux changements de son corps sans information, sans moyens suffisants et sans interlocuteur de confiance.
À Badalabougou, Mariam, 19 ans, décrit le même embarras. Même entre aides ménagères, les échanges sur la santé intime restent rares.
« Entre nous, les bonnes, on discute rarement de ça. On a honte, on a peur que les gens entendent. On ne sait pas non plus où s’informer », confie-t-elle. Cette réserve se prolonge dans les familles qui les emploient : « Au travail, si tu as un mal de ventre ou un problème intime, tu souffres en cachette jusqu’à ce que tu n’en puisses plus».
Saran, 16 ans, venue de Koulikoro, redoute pour sa part que ses besoins soient interprétés comme un refus de travailler. « Moi, quand mes règles arrivent en avance et que je n’ai rien sur moi, je n’ose même pas demander de l’aide à ma patronne », explique-t-elle. Lorsqu’elle tache ses vêtements, elle se lave, puis reprend ses tâches. Elle dit continuer malgré les douleurs, par peur d’être jugée « impolie ou paresseuse ».
Ces récits montrent comment le silence s’installe dans le quotidien domestique. Demander une protection menstruelle, signaler une douleur ou solliciter une consultation devient difficile lorsque l’on craint de déplaire à son employeur.
Avant leur placement dans les familles, certaines jeunes filles passent par des logeuses, qui les hébergent et facilitent leur recherche d’emploi. Ces intermédiaires constituent un premier point de contact pour des adolescentes arrivant parfois sans préparation à la vie en ville.
À Kabala, Maïmouna Diarra, logeuse, dit mesurer l’ampleur de leurs besoins : « Elles arrivent en ville complètement perdues, tout droit sorties de leurs villages, sans aucune idée de ce qui les attend». Elle observe notamment leur peur de poser des questions sur les transformations de leur corps.
« Moi, je fais de mon mieux pour les écouter dans ma cour, mais je suis seule et débordée », ajoute-t-elle.
Son témoignage souligne l’intérêt d’associer les logeuses aux actions de sensibilisation. Leur proximité avec les jeunes travailleuses pourrait faciliter l’accès à une information adaptée et l’orientation vers des professionnels de santé, à condition qu’elles soient elles-mêmes accompagnées.
Dialogue difficile
Une fois les jeunes filles placées, leurs besoins peuvent s’effacer derrière les exigences du foyer. Fatoumata Traoré, employeuse à Badalabougou, reconnaît ce manque d’attention : « On oublie souvent que notre aide-ménagère a un corps, des besoins spécifiques ou des douleurs. On préfère ne pas voir pour ne pas avoir à gérer. »
Aminata Diallo, une autre employeuse, évoque le poids des habitudes : « Il y a aussi un vrai blocage culturel. Aborder ces sujets intimes avec sa bonne peut rendre mal à l’aise ». Selon elle, tant que le travail est effectué, les questions de santé restent facilement sous silence.
D’autres disent tenter d’engager la conversation, sans parvenir à dépasser la réserve de leur employée. Saran Cissé raconte : « Je m’approche chaque fois de la mienne pour lui demander comment elle gère. Mais, à chaque fois, c’est la même chose : soit elle ne parle pas, soit elle dit que, dans son village, il est interdit de parler de ces choses ».
Créer un dialogue demande donc davantage qu’une question occasionnelle. Les témoignages recueillis font apparaître un besoin de confiance, de discrétion et d’écoute, dans une relation où la jeune travailleuse ne se sent pas toujours libre d’exprimer ses difficultés.
Pour Aichata Koné, chargée de communication et de plaidoyer à l’Association pour la défense des aides ménagères (ADDAD), cette situation s’explique aussi par la dépendance dans laquelle vivent certaines travailleuses domestiques.
« Derrière l’expression “aide-ménagère”, il y a une adolescente qui a quitté ses repères et qui dépend entièrement de son employeur pour son travail, son logement et ses sorties », souligne-t-elle.
Cette dépendance peut limiter la possibilité de consulter, de chercher une information ou de demander de l’aide. Certaines jeunes filles connaissent mal leur corps, leurs droits ou les moyens de prévention des infections sexuellement transmissibles (IST). D’autres, explique Aichata Koné, peuvent subir du harcèlement ou des abus sans savoir à qui se confier.
L’information doit donc être accessible dans les faits. Une séance de sensibilisation organisée pendant les heures de travail, loin du lieu de résidence ou dans une langue mal comprise risque de manquer celles qui en ont besoin.
« L’accès à l’information ne signifie pas simplement que l’information existe quelque part. Il faut encore qu’elle puisse l’atteindre, dans un langage qu’elle comprend, dans un espace où elle se sent en confiance et sans avoir peur d’être jugée », insiste la représentante de l’ADDAD.
L’association dit commencer par l’écoute et mener des actions auprès des communautés, des logeuses et des employeurs. Sa conviction : « On ne peut pas demander à une jeune fille vulnérable de porter seule toute la responsabilité de sa protection ».
Faire parvenir l’information jusqu’aux travailleuses
À l’Office national de la santé de la reproduction (ONASR), le gynécologue Dr Sara Sissoko rappelle que les services d’information en santé de la reproduction s’adressent à tous les publics.
Pour toucher les aides ménagères, il évoque notamment la diffusion de contenus sur les réseaux sociaux et des interventions lors de regroupements identifiés. Les sujets abordés concernent les IST, la contraception et l’hygiène menstruelle.
Ces canaux constituent des points d’entrée. Encore faut-il que les jeunes filles puissent accéder aux messages, les comprendre et poser leurs questions en toute confiance. La sensibilisation doit aussi pouvoir déboucher sur une consultation lorsque leur état de santé le nécessite.
Les récits d’Oumou, de Mariam et de Saran montrent ainsi l’importance de rapprocher les services de ces travailleuses : intervenir auprès des logeuses, impliquer les employeurs et proposer des échanges compatibles avec leurs disponibilités. L’attention portée aux mineures apparaît particulièrement nécessaire, compte tenu de leur âge et de leur dépendance.
Pour l’ADDAD, l’enjeu touche à la dignité autant qu’à la santé : « Informer une jeune fille sur sa santé sexuelle, ce n’est pas seulement lui expliquer la contraception, les IST ou l’hygiène menstruelle ; c’est lui donner des outils pour comprendre qu’elle a des droits sur son propre corps» .
Dans les concessions où elles travaillent, ces jeunes filles doivent pouvoir signaler une douleur, demander conseil et accéder aux soins. Leur contribution au fonctionnement des foyers ne devrait pas laisser leurs propres besoins dans l’ombre.
Aminata DJIBO
Cet article est publié dans le cadre du projet « Renforcer l’Espace Civique et Promouvoir les Droits Humains au Mali » de TUWINDI
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